vendredi 27 janvier 2017

M. Duvert: Andere serora, la femme et le sacré dans la civilisation basque


Andere serora
La femme et le sacré dans la civilisation basque 

Michel Duvert

Eusko Ikaskuntza, association Lauburu
Publié dans la revue d’études basques Ekaina,
numéro spécial Les Benoîteries au Pays Basque, 1991.

Nombreux sont les auteurs qui ont mis en relief l’importance de la femme dans la civilisation basque, y compris la plus ancienne, entre Ebre et Garonne, de part et d’autre des Pyrénées. Ils y dépeignent des sociétés «quasi matriarcales» où les femmes font la guerre, constituent des tribunaux —le grec Strabon trouve même que cela est scandaleux où la filiation par voie maternelle est distinguée (alaba, arreba, ahizpa, neba, izaba…). Nous sommes face à un pays où les plus vieux poèmes connus sont composés par des femme-bertsulari pleurant les morts des familles, exhortant à la vengeance ; des femmes que «inquisitio» vient brûler (20 Biscayennes en 1507, des dizaines en 1527, des dizaines avec Pierre de Lancre en Labourd ; un pays où les archives nous font connaître que les femmes s’occupent de négoce, de réseaux bancaires, font construire et réparer des routes (voir S. Hurley : Cuaderno de sección n° 1, Eusko ikaskuntza).

Il nous a fallu attendre J. M. Barandiaran pour comprendre toute l’importance de la féminité dans notre mythologie et dans notre rapport avec le sacré. Grâce à lui, nous avons pu corréler plus étroitement les manifestations de notre culture et les formes essentielles qui l’articulent. Nous avons pu mieux nous immerger dans notre être collectif, dans cette mémoire en cours d’actualisation, dans ce tissage complexe dont l’ordre même est éternelle création. Au cœur du quotidien, dans ce que le sacré a de plus concret, se trouve andere serora, la benoîte. Dans un premier travail paru dans le Bulletin du Musée Basque, j'ai présenté des résultats ethnographiques obtenus sur le terrain ; conformément à ce que nous a enseigné J. M. Barandiaran, ce travail s’articulait sur un fond d’histoire, il était destiné à l’éclairer. Je donne maintenant les grandes lignes d’un projet global qui, partant du vécu (l’ethnographie) organise le passé, le met en perspective et y cherche du sens et de la cohérence.


Kaputxinarekin
Il est bon de rappeler à nouveau que l’histoire événementielle n’a guère d’intérêt pour nous. Seul ce qui est vécu est intelligible et adéquat. C’est-à-dire le plus possible respectueux de la correspondance entre les observations et les idées, la trame conceptuelle, qui leur donnent du sens. C’est pour cela que j’ai choisi de diviser cette étude en quatre parties : A- Examen du lieu visé où nous célébrons en commun le sacré ; B- La femme et le rite, parmi les vivants et parmi les morts ; C- Andere serora et le rite funéraire ; D- la dimension historique d’andere serora. J’ai choisi le rite funéraire comme fil conducteur, car c’est celui que je connais le mieux.
 
A-     Herriaren bihotza

Le visiteur poussant la porte de l’église, un dimanche comme un autre, dans un village traditionnel d’hier, mettons des années 50, aurait vu un spectacle presque contemporain : un grand moment scandé par des refrains puissants jetés des galeries, en réponse à la montée des mélopées que déroulent les femmes ; et le curé, depuis son retable illuminé, qui relance, qui provoque… Notre visiteur aurait vu aussi au fond de l’église, andere serora, une femme, proche du bénitier, à côté de la cloche. Aurait-il conclu, comme on l’entend dire parfois, que chez les Basques, les hommes dominent les femmes du haut des galeries? Alors que dans ce pays traditionnel, dans la relation avec le sacré, l’homme est ce qui compte le moins. Il est aux galeries comme au balcon du théâtre ; le drame est joué par les femmes, c’est-à-dire par les maisons, et andere serora est leur représentante, avec la complicité active du prêtre. En durcissant le trait jusqu’à la caricature, on peut dire que l’homme participe et que la femme s’implique dans la célébration conduite par le prêtre.

Restons à l’église et précisons sa «structure fonctionnelle», en Labourd par exemple.

1°- Le porche : il y a peu de temps encore, au XIXe-XXe siècle, des notables et des prêtres y étaient enterrés. On pouvait aux siècles précédents, voir à l'étage, la mairie ou l’école. C’est sous le porche que se réunissaient les maîtres de maison (assemblée paroissiale) pour décider des affaires du pays. A cette époque, notre pays avait ses propres lois et l’on pouvait vivre en Basques (Eugène Goyheneche, 1979. Maite Lafourcade, 1990). Sous ce porche, les représentants des maisons décidaient des affaires des vivants en présence des morts, comme pour assurer leurs paroles dans un écho du souvenir. Les benoîtes y sont souvent inhumées.

2°- La nef. Dans nos églises, sur le sol de la nef, des parcelles de sol attribuées aux maisons figurent séparément. Chaque parcelle est en fait une tombe. Au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, des personnes y ont été enterrées. Chaque tombe ou jarleku (sepultura sur la Côte) est gardée par les femmes de la maison : etxekandere (jeune et vieille), ses filles, les tantes. Sur la tombe, se trouvent les chaises de la maison. Au XIXe siècle, les femmes étaient accroupies sur la dalle de la tombe. Un tapis noir les isolait de la dureté de la pierre (1). Gravures anciennes et témoignages de voyageurs décrivent cette situation. A cette époque, fin XIXe siècle, début XXe siècle, les chaises font leur apparition. De nos jours, elles sont remplacées par des bancs. Lorsqu’une jeune fille se mariait et venait dans sa nouvelle maison, elle apportait une chaise où figurait parfois son nom. En revanche, quand la vieille etxekandere mourait, on retirait sa chaise pour la mettre au fond de l’église ou au grenier.

Kaderak, Donibane Garaziko elizan
Près de la table sainte, la situation diffère. D’abord, les chanteuses se tiennent près de l’harmonium. Il s’agit des jeunes filles ayant fait leur communion et appartenant à la congrégation des Filles de Marie (Kongregazioaren neskatoak… interdites de bal, etc.). Juste au-dessus d’elles, dans les galeries, se trouvent les jeunes garçons. On devine que ce n’est pas un excès de dévotion qui les approche de l’autel. Devant les femmes, à droite et à gauche, se tiennent les enfants du catéchisme, filles et garçons.

Dans l’allée centrale, des prêtres ont parfois été enterrés, ou bien encore des personnages en vue. Contre la table sainte proche de l’autel, se trouvent souvent des tombes de prêtres et parfois, à Sare par exemple, une tombe collective, celles de andere serora.

L’autel est une scène surélevée où se déploie le faste des mystères, où s’organise et se cristallise le temps sacré. C’est là que se situe le seul domaine du prêtres ; le reste, tout le reste, appartient aux femmes, le cimetière compris ; et leur prêtre, c’est andere serora. C’est elle qui les accueille à l’entrée de l’église, qui rythme avec la cloche le lever du soleil, son apogée à midi, sa disparition le soir, et qui annonce les temps de la messe. C’est elle qui donne la croix que vient chercher le premier voisin d’un mort, qui annonce par la cloche la nouvelle aux environs, qui prépare l’église pour les funérailles, qui assiste les femmes en deuil, qui gère les offrandes de lumière à cette occasion et qui peut remplacer la maîtresse de maison dans ces rites. C’est elle qui peut «officier», à l’autel un jour de mariage, qui peut décider du prénom d’un enfant, même si, à l’église, il en reçoit «officiellement» un autre. C’est elle qui, les jours d’orage, fait les actes nécessaires avec l’eau bénite, le rameau et le feu, «afin de protéger l’église et le village», m’assurait la dernière andere serora d’Itxassou. C’est elle aussi qui met du sel dans l’eau des bénitiers. Elle pouvait aussi aider à l’instruction religieuse, apprendre à lire. Car bien des femmes étaient etxeko alaba, voire d’anciennes etxekandere. Etre andere serora était aussi un honneur : n’importe qui ne pouvait l’être. Tout cela, beaucoup d’anciens le savent encore.

3°- Les galeries. C’est le domaine des hommes, de chanteurs qui aimaient se faire entendre en harmonisant autour de belles voix. Les chantres étaient appréciés. Ces galeries de construction récente, ne semblent pas antérieures au XVIIe siècle. Elles sont un «refuge» qui fait prendre aux hommes quelques distances avec les morts du jarleku. Le plus souvent, on peut y accéder par un escalier construit à l’extérieur de l’église.

Dans bien des endroits encore, lors des funérailles, les hommes restent sur les galeries, celles du fond. Ce sont les femmes qui entourent le mort, qui le célèbrent avec les lumières des ezko, sous la direction de deux femmes: la première voisine et l’andere-serora.

La jarleku c’est la maison, c’est là que la femme prie pour ses morts et entretient leur souvenir. Il s’agit d’un trait d’union permanent : les gens passent, les maisons demeurent, les femmes signifient une continuité et une assurance contre la solitude et l’abandon, après «le grand saut». Par le jarleku, nous nous unissons aux ancêtres de la maison et on prend soin de nos âmes.

Aux galeries, les hommes assurent une présence, le temps des offices. Les femmes ont un tout autre rôle. Notre civilisation a construit autour de la femme ce grand dialogue avec le sacré. Andere serora en est le pivot. Tant est si bien que nous avons dans ce domaine deux grands systèmes religieux institutionnalisés (religieux, c’est-à-dire ce qui me relie à l’autre et au monde) :

a-                      Un système domestique articulé autour de la femme. Andere serora représente les etxekandere et par là, les maisons.

b-                      Un système clérical articulé autour du curé du village : il s’agit de l’homme de l’Evangile, mais aussi souvent «surtout», de l’homme de l’Eglise romaine. C’est tout du moins le rôle que souhaite lui voir jouer son évêque...

4°- Seroraenia. A l’entrée du cimetière dans une maison humble mais de qualité, et tout à fait particulière par son style et ses dimensions, logeait andere serora. Elle était aussi gardienne du cimetière et, dans certains endroits, c’est à elle et non au curé par exemple, que l’on demandait l’autorisation d’ouvrir une nouvelle tombe. Elle en délimitait l’endroit. Dans de nombreux villages, la mairie placarde les avis sur un panneau fixé au mur de seroraenia. En résumé, l’ethnographie signale avec insistance un lieu sacré dans nos villages (serorategi, église, cimetière), domaine où règne andere serora. Figure un autre lieu, celui de la sacristie et du presbytère où là, le curé est seul maître. Quant à l’église, si elle signifie la maison du dieu chrétien, elle est avant tout une construction intégrée dans la vie du village et donc mise en forme par une civilisation. Andere serora est de cette église.


Serorateia, Jutsin, 2017
B- La femme et le rite

1°- La vie de tous les jours.

Dans beaucoup d’endroits, les jours d’orages, la maîtresse de maison bénit les hommes au champ en leur donnant une feuille de laurier béni qu’ils mettent dans leurs bérets, afin de se protéger de la foudre. Le jour des Rameaux à Hasparren, les jeunes de la famille ramenaient du rameau donné par andere serora et le donnaient à l’etxekandere. Celle-ci l’utilisait pour bénir la maison et la rangeait dans l’armoire de la chambre où se trouvaient les draps mortuaires, mantaleta (habit de deuil), des cierges, éventuellement ezkoa, une provision d’eau bénite, etc. Avec deux feuilles, elle faisait une croix qu’elle fixait dans l’écurie.

Pour la saint Jean, femmes et jeunes filles confectionnaient des bouquets avec des végétaux divers : jondoni joane lilia, ogia, etc. Le matin, avant le lever du soleil, elles les fixaient aux portes d’entrée.

Pour la chandeleur, la maîtresse de maison réunissait sa famille dans la cuisine et officiait avec une bougie allumée selon un rite bien connu et rapporté par ailleurs (Œuvres complètes de J. M. Barandiaran).

Pour les cendres, à l’entrée de la maison, elle appelait les habitants de la maison et les bénissait l’un après l’autre, en leur appliquant les cendres et en récitant la formule consacrée (les cendres étaient apportées par les enfants et avaient été données par le curé ou par andere serora) : «Erhauts hiz, erhautsa, erhautsiko hiz» (Hasparren). A Beyrie, la maîtresse de maison faisait de même en faisant s’agenouiller les enfants dans la cuisine et en disant : «Orhoit hadi erhauts hizala eta erhauts bilakatuko».

Oratoire ou autel domestique, Ulibarrenaren museoa, Nafarroan.
(Beste bat Baionako Euskal museoan)
 
Pour préserver la maison des malheurs («gaixtoak», de l’orage, du feu…) à l’occasion de la Semaine sainte ou de la chandeleur, l’etxekandere allait chercher elle-même —ou envoyait un enfant à l’église— du feu donné par le prêtre ou par andere serora. Elle transportait ce feu à l’aide d’un champignon «erdoia», de racines ou de «bois rond». En tenant ce feu dans un récipient, elle faisait le tour de la maison une fois ou trois fois, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Toujours ce récipient à la main, elle récitait une prière à la porte d’entrée ou à la cuisine (Ordiarp, Espès). A Beyrie, ce champignon allumé était mis dans la cheminée, en remplacement d’un tison que l’etxekandere avait jeté à l’extérieur de la maison.

Les jours d’orage, l’etxekandere allume l’ezko dans la cuisine ou sur le rebord de la fenêtre. Au mois de mai, elle confectionne un petit autel domestique avec des fleurs, des cierges de la chandeleur, une statue de la Vierge achetée parfois à Lourdes.

Pour l’essentiel, la femme est responsable du culte des ancêtres et des messes célébrées à l'intention des disparus (M. Duvert, 1990). Ce domaine est le sien. Les femmes s’occupent du cimetière, fleurissent les tombes et y font des visites régulières, le samedi. Elles sont alors en contact direct avec andere serora. L’homme se tient à l’écart de tout cela.

Rappelons enfin que les femmes accouchaient dans les maisons, entre femmes. Elles enterraient le placenta au jardin, «baratzean», contre le mur de la maison, si ce n’est dans la maison même. Elles faisaient de même pour les enfants mort-nés. Dans ce cas, elles baptisaient le petit corps (2).

P. Kauffman, Cimetière dans un village du Pays Basque, L'Illustration, 3 novembre 1894, Paris.
2°- La mort

Manipulation des corps

D’une manière générale, ce sont les femmes qui habillent les morts et les lavent, quel que soit leur sexe. La première voisine se fait aider dans cette tâche par trois ou quatre femmes, «parmi les plus courageuses». Des hommes viennent les aider éventuellement pour manipuler le corps, raser l’homme. Dans certains endroits, il y a de véritables «habilleuses de morts». Elles pouvaient être aussi accoucheuses, comme à Baigorry, aux Aldudes, à Briscous. Au moment de la mise en bière, elles pouvaient intervenir pour bénir le corps, mettre un petit coussin sous la tête.

Présentation

Sous la direction de la première voisine (des voisines, en fait), les femmes aménagent la chambre du mort : voiler les glaces, entrebailler volets et fenêtres, disposer des lumières (lanpioa ou cierge, éventuellement ezko), ainsi que le laurier et l’eau bénite. Dans bien des endroits, on nous fait remarquer que dès les premiers temps de la mort, les hommes sont absents, certaines femmes aimant souligner qu’ils travaillent, ce qui leur permet d’éviter le contact avec la mort. D’autres disent franchement que «les hommes n’aiment pas souffrir», c’est «une affaire de femmes», ou encore que «les femmes ont plus l’habitude de souffrir pour la paix du foyer», ou que «les hommes ont moins de courage», etc. Certains hommes, un peu ironiques, soulignent que les lits des femmes mortes sont mieux décorés que ceux des hommes. Pour ces derniers, c’est plus austère, «de la simple verdure».

Annonce

Il semble qu’en Labourd au moins, les jeunes filles des maisons les plus proches de celle du mort (première voisine obligée), sont chargées de faire l’annonce du décès dans le village, au moins dans le bourg. La coutume persiste dans quelques endroits, à Larressore, à Saint-Pée, ou à Sauguis Saint-Etienne en Soule.

Visite

Il est évident que les femmes entourent les morts plus que les hommes, elles les visitent et les assistent par les prières. Souvent en Soule, à la tombée de la nuit, hommes et femmes portant l’ezko, viennent visiter le mort, seule la femme se rend dans la chambre, son ezko allumé. L’homme reste en bas. Lorsque le prêtre vient, soit pour assister le moribond, soit pour bénir le mort, en général la femme l’accueille à la porte de la maison, un cierge à la main.

Assistance

Les femmes, autour de la première voisine, s’occupent de l’intendance. La famille reste repliée dans sa douleur. Elles organisent le repas funéraire. En Basse-Navarre, elles aident le charpentier à décorer l’ezkaratz où sera exposé le corps avant son départ de la maison. Elles rassemblent les vêtements de deuil nécessaires pour habiller la famille, elles aident les hommes et les femmes à les revêtir. Elles consolent et réconfortent.

Cortège

Il s’agit d’un thème central qui sera seulement évoqué ici. Les femmes s’y font remarquer dans trois registres principaux. 1- En Labourd, les femmes peuvent fermer le cortège et la femme la plus proche du mort peut être la dernière. 2- Dans de nombreux endroits, en particulier en Basse-Navarre, elles se signalent au titre de premières voisines : les femmes des quatre premières maisons qui entourent celle du mort, sont en grand deuil, comme la famille. Elles portent une «mantaleta». 3- En Soule et en Basse-Navarre, la première voisine tout particulièrement, joue le rôle de gardienne de lumière, «ezkoandere», ou «argizaina». Elle porte dans un grand panier son ezko, celui de la maison du mort et ceux des autres premières maisons voisines, en principe, quatre.

P. Kauffman, En route pour le cimetière, au Pays Basque, L'Illustration, 3 novembre 1894, Paris.


Cérémonies

Ici, la première voisine est avec le deuil féminin. Elle préside aux rites des lumières, en relation étroite avec andere serora (Duvert, 1989). J’y reviendrai.

Voici la disposition traditionnelle dans l’église, lors des obsèques : les femmes dans la nef entourent le mort, elles sont avec andere serora. Les hommes restent au fond ou dans les galeries, de face, à l’étage. En particulier en Basse-Navarre, la première voisine, son mari et le prêtre, portent seuls leur voisin en terre. Elle peut manipuler les cierges et ezko sur la tombe, à cette occasion ou lors des fêtes anniversaires. Ces fêtes s’inscrivent dans un cycle complexe qui est celui du culte des ancêtres (Duvert, 1990). Dans les premiers temps du deuil, il s’article autour de deux femmes, l’etxekandere et la première voisine, puis les autres voisines et durablement, l’andere serora.

La première voisine peut jouer un rôle dans le rite du souvenir : en collectant l’argent des messes qu’on lui remet à la maison, lors des visites au défunt. En ne rendant l’ezko de la famille que pour la messe de neuvaine, lui signifiant ainsi une première rupture dans le temps du deuil. Le soir à la tombée de la nuit, en accompagnant les femmes de la maison à l’église tout d’abord, puis autour de la tombe. Les ezko sont allumés et le prêtre est présent, comme en Haute-Soule.

En Basse-Navarre tout particulièrement, une femme ou le charpentier allume le feu dans la cour de la ferme, au retour de la messe d’enterrement. L’assistance disposée en rond et sans le prêtre, prie avant de rentrer dans la maison pour prendre un repas, «kolazionea».

La partie non chrétienne ou christianisée du rite, est mise en forme et assumée par les femmes. Trois hommes peuvent jouer avec elles un rôle : le premier voisin, le chantre et le charpentier

Itsasun
(Gure Herria, Louis Colas, La tombe basque, arg.: Ouvrard eta Teillery)
 C- Andere serora

Andere serora, première voisine

Dans les villages où l’on n’a pas conservé le souvenir de la présence d’une andere serora, tout se passe comme s’il n’y en avait jamais eu. C’est le cas en Soule et plus particulièrement en Haute Soule. Par exemple à Etchebar, la première voisine accompagne le mort avec les ezko. Arrivée à l’église, c’est elle qui place les gens portant le deuil et elle s’occupe des lumières. Ailleurs, tout cela est du ressort d’andere serora.

En principe, le cortège des obsèques part de la maison avec l’ezko ou les cierges allumés. Ceux-ci arrivent le plus souvent éteints à l’église. C’est andere serora qui alors les rallume à partir de son  propre ezko. A Arberats par exemple, cette opération est réalisée par andere serora ou par la première voisine. Dans les villages dépourvus d’andere serora, comme à Armendarits, la première voisine remplit cette fonction.  

Normalement, andere serora se charge de faire brûler les ezko sur les jarleku lors des messes anniversaires, qu’une femme de la famille assiste ou pas à la cérémonie. Le plus souvent, elle éteint les ezko et les range dans les placards de l’église, une fois la messe terminée et les femmes de la maison s’étant retirées. Elle a également la possibilité d’allumer des ezko autour d’elle, en particulier ceux des maisons dont les membres ne peuvent assister, en cas de force majeure, à la cérémonie anniversaire.

Le jour des obsèques, tout se passe comme s’il y a une sorte de délégation de pouvoir au profit de la première voisine ou de l’andere serora. Puis, durablement, au profit de cette dernière. Le culte des ancêtres est assuré par les femmes des maisons, en particulier par l’etxekandere. A l’église, il s’articule autour d’elle et du prêtre.

La mort

L’andere serora «prépare l’église» pour le jour des obsèques. Il s’agit d’une tâche complexe. Ainsi à Briscous, la «décoration» des jarleku permet de distinguer la très proche famille. Andere serora place les gens portant le deuil, en veillant à respecter un «ordre» : elle dispose les lumières en collaboration avec la première voisine qui est surtout chargée de l’ezko de la maison du mort et de ceux des premiers voisins, dans beaucoup de villages de Basse-Navarre.

Andere serora a dû participer «autrefois» (?) de façon très étroite au rite des obsèques. A Urrugne, elle participait au cortège et à l’offertoire, elle donnait «pour l’offrande», deux cierges à deux femmes proches du mort, sa sœur ou sa nièce. Elle intervenait également dans les maisons comme à Banca. Le chanoine Pierre Lafitte indique qu’autrefois, andere serora venait dans les maisons, pour boucher les orifices naturels des défunts avec la cire d’ezko. Dans certains villages, de Basse-Navarre, elle assistait aux messes d’enterrement, habillée en grand deuil, revêtue de mantaleta et avec son ezko allumé.

Lorsque le premier voisin (kurutzeketari), ou en Labourd, les deux premiers (kurutze-xirio) venaient chercher auprès d’andere serora la croix paroissiale pour la porter dans la chambre du défunt, la benoîte sonnait le glas, «pendant tout le temps que l’homme tête nue et porteur de la croix, était en chemin». Ainsi, d’après la durée du glas, on savait si le mort habitait à proximité ou loin de l’église. En sonnant le glas, andere serora pouvait prier pour le mort, comme à Ascain : «Maria saindua otoiz egizu hil hunentzat». A Larceveau, elle faisait brûler son ezko à ses côtés. Comme si le son des cloches emportait et transmettait ses intentions en même temps que la simple annonce. Il s’agit d’un élément important: andere serora fait sonner la cloche pour l’agonie, cette sonnerie était entendue par le mourant et «l’aidait à passer» dans l’autre monde. Entre le moment de la mort et celui des obsèques, elle accompagne chaque angélus avec le glas. Le jour des obsèques, elle enveloppe le cortège et la campagne environnante du son du glas.

Andere serora est donc une pièce maîtresse du traitement domestique de la mort, la mort chrétienne s’imposant sans la rejeter pour autant.

Nafartar gazte bat
(Philippe Veyrin, Les Basques de Labourd, de Soule et de Basse Navarre, leur histoire 
et leurs traditionsArthaud, Grenoble, 1955)
Le séjour des morts

Andere serora s’assure que les chaises des maisons restent libres pour les femmes des maisons. Le jarleku signifie la maison et ses ancêtres : elle veille à ce qu’aucun étranger ne vienne le «profaner». Les disputes à ce propos étaient connues entre femmes, surtout lors des fêtes de village où les étrangères devaient bien se mettre quelque part. Le curé n’intervenait pas ici, quant aux hommes… les galeries étaient vastes et on pouvait se pousser.

Son autre tâche était celle de la gestion et de l’entretien de cet autre séjour des morts qu’est le cimetière. Traditionnellement, les tombes sont visités, entretenues et fleuries par les femmes, les jeunes filles et autrefois les enfants. Certains villages, Beyrie ou Baigorry par exemple, avaient des gardiennes de cimetière qui n’étaient pas andere serora. Ces femmes avaient un statut particulier, comme celles qui sonnaient les cloches dans les chapelles de quartiers. A Orègue, à Saint-Just-Ibarre ou à Ibarolle, il était demandé à andere serora d’ouvrir une nouvelle tombe dans le cimetière, elle en fixait la dimension et l’emplacement.

Tous ces actes et d’autres encore figurant dans les travaux de J. M. Barandiaran permettent de penser qu’andere serora est une émanation des maisons, une permanence, s’inscrivant dans la mémoire collective, en marge ou en parallèle avec le monde chrétien. Peut-on considérer pour autant que cette institution précède l’édification des églises, qu’elle leur est parallèle ou quasi contemporaine, ce qui semble une meilleure hypothèse de travail ? Il s’agit là d’une question difficile. Voici quelques jalons sous forme de notices bibliographiques commentées.

Georg Hoefnagel (Civitates Orbis Terrarum
Braun eta Hogenberg, 1596-1597)

D- Dimension historique

En premier lieu, il faut citer, toujours pour rester sur le seul terrain ethnographique, quelques ouvrages : Julio Caro Baroja, Los pueblos del Norte et Los Vascos ; les œuvres complètes de J. M. Barandiaran ; Isaure Gratacos : Fées et gestes, femmes pyrénéennes, un statut social exceptionnel en Europe, Privat, 1987 ; la bibliographie citée dans M. Duvert : les andere serora et le statut religieux de la femme dans la culture basque, étude ethnographique, in Hommage au Musée basque, 1989, p. 399-440.

Je retiendrai trois axes majeurs commentés dans les grandes lignes.

Un clergé féminin

Les données sont rares mais du plus grand intérêt. Dans son ouvrage sur Saint-Jean-de-Luz, paru en 1925, Joseph Nogaret nous apprend que la municipalité nommait deux benoîtes choisies parmi les femmes âgées et dévotes. Elles ouvrent et ferment l’église, sonnent les cloches… se font aider dans l’entretien de l’église et payent les personnes en conséquence. Chacune avait en permanence une servante. Elles recevaient des dons faits à l’église et en avertissaient le gestionnaire, le marguillier. Les fidèles les rémunéraient.

A Bayonne, il y avait à la cathédrale un véritable clergé féminin. Au XVIIe siècle, le corps de ville pouvait nommer la benoîte. René Veillet, dans ses Recherches sur la ville et l'église de Bayonne, nous dit qu’elle était comme la maîtresse des cérémonies aux enterrements (voir également Edouard Ducéré, Dictionnaire historique de Bayonne). La benoîte disposait d’une aide, la brayne. Parallèlement, intervenait dans la cathédrale un «gestionnaire», le marguillier d’honneur ou «fabriqueur laïque», qui était aidé dans sa tâche par un marguillier ordinaire. Le premier détenait les clefs de l’église, du clocher et gérait l’huile des lampes, les ornements. Le second s’occupait du luminaire, de la propreté des lieux. Les benoîtes s’occupaient des célébrations. Les évêques de Bayonne pouvaient laisser une dot à leurs benoîtes, ceci mérite d’être souligné.

Georg Hoefnagel (Civitates Orbis Terrarum
Braun eta Hogenberg, 1596-1597)
Ces faits se déroulent à Bayonne, une cité où la culture basque est loin d’être absente. Au XIIe siècle, le Codex de Compostelle l’appelle capitale des Basques, «Basclorum caput». A la charnière des XVIe et XVIIe siècles, époque où les benoîtes sont attestées dans la cathédrale de Bayonne, un témoins clef, Pierre de Lancre, écrit : «Car tout le pays de Labourd, la basse et la haute Navarre et une partie d’Espagne parlent basque, et pour malaisé que soit le langage, si est-ce outre les Basques la plupart des Bayonnais, haut et bas Navarrais et Espagnols, circonvoisins pour le moins ceux des lisières le savent». En 1587, Gabriel de Minut parle du costume des femmes à Bayonne, «les plus signalées bourgeoises de la ville de Bayonne en terre basque», comme étant conforme à celui des autres endroits du Pays Basque. II parle en particulier de ce curieux couvre-chef qui a tant fait couler d’encre, la coiffure dite «phallique» qui amusait Montaigne.

En 1540, l’évêque de Pampelune, Bernardo de Rojas y Sandoval, s’attaque au statut des andere serora, gardiennes des grottes et des ermitages. Les premières sont par excellence le lieu de la manifestation des divinités de notre mythologie (voir J. M. Barandiaran), les seconds signifiaient très nettement la mise en forme de notre territoire, de notre espace de vie (voir Gurutzi Arregi Azpeitia, Ermitas de Bizkaia,  Dip. Foral de Bizkaia, Inst. Labayru, 1987, tomes 1 à 3). L’évêque ne veut plus que ces gardiennes soient choisies uniquement —et c’est très important— par les propriétaires des lieux, personnes ou communautés. Il désire que son vicaire général soit d’accord et il veut nommer des hommes à la place de ces femmes. On voit ici combien notre civilisation est étrangère au monde latin qui nous cerne et qui nous a généreusement fécondé. Pour s’en convaincre, citons des faits que l’évêque dénonce : sous le regard des andere serora, on voit dans ces lieux de prière, des danses, des chants, des déguisements, des costumes. On y fait ripaille (romeria).

Un siècle plus tard, Pierre de Lancre les attaque à nouveau : tant de prérogatives et de la part des femmes ! C’est intolérable. Elles habillent les statues des saints sur les autels, manipulent les vêtements liturgiques et les luminaires. Et elles peuvent s’enfermer dans l’église avec le prêtre…

Un siècle plus tard, l’évêque de Calahorra, Pedro Gonzalez de Castillo, veut interdire les andere serora en Biscaye. Les Biscayens répliquent : cette bulle «est contraire aux lois de notre pays». Au Nord, c’est l’évêque de Dax qui intervient en Basse-Navarre : il souhaite que l’on mette des hommes à la place des femmes dans cette tâche. Lui aussi, couvre l’institution des pires calomnies,

Contre vents et marée, notre clergé féminin demeure.


Itsasun
(Gure Herria eta Louis Colas, La tombe basque, arg.: Ouvrard eta Teillery)

Des offrandes et des sacrifices

Andere serora a-t-elle présidé à des pratiques de ce type ? On peut se poser la question à titre d’hypothèse de travail.

L’ethnographie cite de très nombreux cas où la première voisine, voire andere serora, portait des offrandes (comestibles, lumière, argent) en l’honneur du mort. A Vera par exemple, andere serora portait sur sa tête un panier contenant une patte de mouton ou de la morue, ou encore un œuf, selon la richesse de la famille. Ailleurs, elle porte une chandelle ou un pain rond présentant comme quatre pointes recourbées (une sorte de croix basque). 

A Bayonne, un voyageur voit passer en 1701 un cortège où une femme porte ce type d’offrande (voir Ducéré). En 1609, Pierre de Lancre est offusqué de voir ceci à Saint-Jean-de-Luz : «Une cordée de femmes (j’en ay veu jusqu’à dix) vont aumôner par toute l’église. [Elles] y emploient tant de temps que la messe est bien souvent dite avant qu’elles ayent achevé [et quand les femmes vont à ces offrandes] elles donnent une chandelle attachée à un petit gâteau». Revenons à la cathédrale de Bayonne, Ducéré nous dit encore : «Lors de l’anniversaire de la princesse Léopoldine de Lorraine, cinq dames conduites par la benoîte de cette église, qui tenant à la main un cierge allumé, vinrent à l’offrande. Chaque dame offrit un pain et la benoîte un cierge».

La benoîte recueillant les offrandes (P. Kauffman, le Jour des morts au Pays Basque,
L'Illustration, 3 novembre 1894, Paris.
Inutile de multiplier les exemples, ici, l’ethnographie est en accord avec l’histoire: la femme célèbre et ses actes s’articulent autour de l’andere serora.

Mais il y a une dimension nouvelle, celle du sacrifice. Restons à la cathédrale de Bayonne et écoutons ce que dit Dubarat dans le Missel de Bayonne de 1543, p. CCXC, CCXCI, etc. Au XVIe siècle, on apportait de l’argent ou des offrandes en nature : fruits, animaux, pain et poisson, surtout du saumon. Et l’auteur de dire : «L’offrande la plus singulière est certainement celle qui se donnait à certaines messes des morts et en particulier aux services des confrères de Notre Dame. Elle consistait dans l’offrande d’un mouton écorché et sanglant (…). Ainsi, le mouton restait exposé pendant toute la messe, entre deux rangs de cierges allumés !» Au XVIIe siècle, cette coutume se voit attaquée de plus en plus. Vers 1617, un jeune capucin prêchant carême dans la cathédrale, veut l’abolir. Le chapitre, dit Dubarat, était pour la coutume, et choisit un avocat pour défendre sa cause. Ce fut Duvergier de Hauranne, futur janséniste, mais de culture basque. Ce mouton sanglant était aussi porté pour les messes anniversaires «du bout de l’an». Il est exposé sur un râteau avec le luminaire (ab l’arrestet deux torchos). La benoîte et son aide intervenaient-elles à ce propos ? C‘est plus que probable, mais nous n’avons aucune donnée objectivée là-dessus.

Cela est d’autant plus vraisemblable que de très nombreux travaux rapportent la présence d’animaux à l’église le jour des obsèques, ou bien de dons d’animaux. Ainsi en 1787, il était courant de présenter à la porte de l’église l’offrande d'une paire de bœufs vivants. Lors de la mort du recteur d’Aizarnazabal en Gipuzkoa, on présenta à la porte de l’église un bœuf portant deux pains de quatre livres cloués sur des piquets de bois. En 1898 à Okina en Araba, est présenté à l’église un bœuf couvert d’une cape noire, le cou orné de pompons et portant un pain sur chaque corne. Voir à ce sujet, les travaux de J. M. Barandiaran, de Urquijo dans Cosas de ataño, Revista Internacional de Estudios Vascos, Aranzadi, de Agirre, Idia elizan, Rev. Intern. de Est. Vascos, 1918.

L’ethnographie montre combien les femmes et andrere serora sont la clef et l’essence de la mise en forme des cérémonies auxquelles le prêtre donne un sens chrétien.

Aussurucq, femmes en mantaleta sortant de l'église (Cl. Arthaud)
Un clergé basque

Rome veut mettre toutes les églises sous son autorité. Elle a toujours eu en réserve un saint Dominique pour allumer des bûchers de l’Inquisition. Mais les prêtres ici sont basques. Ils sont d’une étrange civilisation et parlent une langue impossible. Les «éduquer», les tenir en main, n’est pas chose aisée. Il faut traduire en basque la liturgie et les textes sacrés ; Ils échappent à tout contrôle dans un pays qui, au moyen-âge au moins, reste largement une terre de mission (Goyheneche, 1979).

Est-ce un hasard si l’appareil clérical ne cesse de condamner et de jeter le doute sur ces prêtres trop basques et si peu romains ? Sur ces hommes de Dieu qui composent avec des femmes dans leurs églises. Dans un pays où les femmes votent, font construire des navires et recrutent des maîtres d’équipage. Un pays où en 1308, la plus ancienne junte de Biscaye connue mentionne l’élection d’une femme à sa tête : Maria Diaz de Haro. Un monde en marge du monde latin, étranger aux mentalités romaines. Un monde qui ne valorise pas le «guerrier-chef de famille, seul pourvu d’une âme».

Le droit basque se méfie de l’appareil ecclésiastique. En Gipuzkoa comme en Labourd, les prêtres ne siègent pas aux assemblées qui décident de la vie politique du pays. Nobles, curés et Bohémiens sont des marginaux (Lafourcade, 1990). Le Fuero navarrais reconnaît même que le mariage peut être valable sans qu’il soit accompagné de cérémonie religieuse. Certaines données suggèrent que le baptême administré par un laïque vaut celui administré par le prêtre. Alors les évêques constatent et en même temps calomnient. Les exemples sont légion, d’autant que l’on joue sur les mots : célibat n’est pas chasteté et dans les premiers temps du christianisme, prêtres et évêques étaient mariés. En 1322, le concile de Valladolid constate que les paroissiens basques obligent leurs curés à prendre femme… afin que la vertu de leurs femmes soit préservée, ainsi que celle de leurs filles. Cette sorte de mariage forcé pouvait s’accompagner d’un contrat passé devant notaire (voir Webster, Bull. de S. S. L. et A. de Bayonne, 1885, p. 132 et suiv.). les prêtres avaient donc des maîtresses et cela ne choquait guère, hormis certains papes. En 1420, un voyageur écrit : «A la campagne, le clergé a des femmes et il en a appris bien du mal». A la même époque, l’évêque de Gérone parle ainsi des Biscayens : «Tous leurs prêtres sans exception ont des concubines, sans lesquelles on prétend qu’ils ne peuvent pas vivre».


Georg Hoefnagel (Civitates Orbis Terrarum
Braun eta Hogenberg, 1596-1597)

Un siècle plus tard, Charles Quint et sa mère en Biscaye indiquent : le clergé s’obstine «en péchés publics, ayant dans leurs maisons et à leurs tables, des servantes». Ensuite, c’est saint Ignace de Loyola qui revient dans sa province : «Il réussit particulièrement à réformer les mœurs des ecclésiastiques qui vivaient la plupart dans un libertinage patent, et qui avaient tellement accoutumé le public au scandale de leurs désordres, que le concubinage ne passait presque plus pour une chose malhonnête ou illicite».

En 1685, l’évêque de Pampelune demande aux prêtres de ne pas danser avec les femmes, sinon, ils seront excommuniés ou auront une amende. Pierre de Lancre voit les prêtres aller au bal, la pique au côté, une belle fille à chaque bras. C’est trop ! Ils sont continuellement rappelés à l’ordre : interdiction de danser ou d’apprendre à danser dans les presbytères, ne pas tirer de coups de feu dans l’église le jour du saint sacrement et pour d’autres fêtes, ne pas rentrer à l’église déguisé, ne pas jouer de la musique à l’église et au cimetière, ne pas donner à boire aux hommes, etc. (voir entre autres, Lapuente Martinez dans Cuadernos  Etnol. Etnogr. de Navarra, 1972).

L’image du basque dévot, soumis à une hiérarchie ecclésiastique, est une image d’hier. La parole de Vie, l’incomparable Evangile, a eu ici les contours tortueux de nos montagnes, le parfum enivrant de la fougeraie et la densité de nos incomparables brumes. Nous n’avons pas été de plus mauvais chrétiens pour autant. Nous avons eu le bonheur de posséder un clergé qui n’a pas renié sa culture. Dieu aime l’homme debout, dit le philosophe Jaspers. Rome le préférait à genoux. Voir Orpustan, Rôle et pouvoirs de l’Eglise, in La nouvelle société basque, ruptures et changements.

Le clergé basque a su porter et célébrer ce qui venait du plus profond de nous-mêmes. L’imagerie funéraire basque en témoigne, les andere serora aussi. L’histoire religieuse des Basques, de nos mentalités, reste à écrire, en marge de toute bondieuserie, de tout cléricalisme. En regardant notre être et sa mise en forme par la mythologie et par le vécu quotidien, on verra alors à quel point la féminité et la femme y jouent un rôle central.

Ainhoan, 1900. Arg.: A. Calavas.
Lithographie photomécanique, 24,9 x 19,9 zm, inv. Musée basque: E 4776
Conclusion

Les andere serora ne sont pas des bizarreries dans notre civilisation. Pour les étudier correctement, il faut regarder le cadre pyrénéen, entre Garonne et Ebre : le vieux monde des Vascons dont nous ne sommes pas les seuls héritiers (Gascons, Aragonais).

J’ai effectué quelques sondages en ce sens. Des Landes (Laluque), aux confins du Lot-et-Garonne (Vianne), bien des données suggèrent que la fonction d’andere serora y est connue à l’entrée du XXe siècle. Grâce à la collaboration du docteur P. Laharrague, l’enquête que j’ai utilisée au Pays Basque a été mise en œuvre dans les régions limitrophes du Gers et de la Haute-Garonne (Auch, Lombez, Samatan, Isle-en-Dadon, Salern, Lauraguais, Castanet, Mont Gixanol, Montagne Noire, Puylaurens, Castres). Il ressort de ces enquêtes que l’on ne trouve pas de personnage qui soit l’équivalent de nos andere serora. P. Laharrague a pu s’entretenir avec plusieurs chercheurs et faire des recherches bibliographiques. Il se confirme bien que le personnage d’andere serora est spécifique et tout à fait original. Il signale que ses fonctions apparaissent dispersées à travers plusieurs personnages (3) : armiers (messager des âmes), matrones, aidant aux naissances et aux morts, sonneurs de cloches, veilleuses des morts, etc. Rien entre Toulouse et le Rhône ne rappelle l’ensemble des attributs caractérisant notre andere serora.

On comprend alors que Kauffmann, visitant notre pays au XIXe siècle, lui consacre quelques lignes qui en disent long (L’illustration, 3, II, 1894, p. 358) : « La benoîte dans les pays basques, remplit l’office de bedeau et de suisse, c’est elle qui prend soin de l’entretien de l’église, soigne les vases destinés au culte, fait la toilette de la demeure sacrée ; elle touche comme honoraire 2 francs par mariage, 2 francs par enterrement et 0,5 centimes par baptême, payés par les intéressés. Pour être agréée, elle doit fournir une dot en rapport avec la richesse de la paroisse et dont l’intérêt lui est payé par la fabrique. Cette dot reste acquise à la paroisse en cas de décès ou de renonciation à l’emploi. Si la fabrique renvoie la benoîte, le capital lui est remboursé. Cette somme peut varier entre 200 et 500 francs. Quant au costume, il n’a rien de bien particulier, il est noir avec une espèce de capuchon ou de capulet, de même couleur, recouvrant la tête et les épaules ; une croix portée au cou à l’extrémité d’un ruban noir et un chapelet de sœur suspendu à la ceinture, le complètent ».

Alors que notre vie d’église est en pleine réorganisation, saurons-nous tirer profit des messages qui nous viennent du plus profond de notre civilisation ?

Orreagako emaztea,
François Deserps, Recueil de la diversité des habits qui sont de présent en usage tant ès pays d'Europe, Asie, Affrique et illes sauvages, le tout fait après le naturel. Paris 1562. 

Baionako emaztea
François Deserps, Recueil de la diversité des habits qui sont de présent en usage tant ès pays d'Europe, Asie, Affrique et illes sauvages, le tout fait après le naturel. Paris 1562. 


(1)     Sur la coutume qui consiste à tenir à même le sol, sur la natte noire recouvrant la tombe, voir : Morel, 1836, «Bayonne, vues historiques et descriptives», Bayonne, Imp. Lamaignère, p. 449, 482 ;  Dasconaguerre, 1867, «Les échos du Pas de Roland», Paris Marchand Imp. Ed. p. 36.  Le cimetière extérieur est-il contemporain de l’enterrement dans l’église ? Difficile question : les vieilles stèles discoïdales ne sont pas utilisées dans les églises. Lorsque l’on interdit d’enterrer à l’intérieur des églises, cela provoque des émeutes de femmes : en 1748 à Saint-Jean-Pied-de-Port, en 1744 à Hasparren, en 1785 à Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, etc.

(2)     Attesté par J. M. Barandiaran en Iparralde et par Pierre Lafitte, revue Gure Herria, 1965, n°2, page 101 : «Orai ere, Baxenabarreko asko tokitan, egoitzari kontra-kontra begiratua da lureremuño bat, etxekanderearen baratzea erraiten diotena : hortan ez da lorez bertzerik ez erraiten, ez landatzen ; eta muga gabe hilik sortzen diren haur edo ume-gaiak hor dituzte ehorzten… «teila-pean», zaharrek dioten bezala». Voir aussi R. Gallop «A book of the Basques», 1970, Univ. Nevada, p. 221: le terrain contre le mur de la maison s’appelle itxasura, «on le considère comme demi-sacré. On y plante souvent un laurier et si quelque enfant de la maison meurt sans baptême, on l’y enterre». La maison est un panthéon domestique, selon l’heureuse expression de J. M. Barandiaran.

(3)     Cet éparpillement des fonctions peut se retrouver en Iparralde et c’est probablement ainsi que les andere serora, en tant qu’institution originale, ont pu disparaître. Ainsi à Hélette, il y a peu de temps, la fonction d’andere serora était assumée par un couple, la femme ne s’occupait que de l’entretien de l’église, l’homme sonnait les cloches et s’occupait du cimetière. Les archives attestent cette situation au XVIIIe siècle, en Iparralde au moins. On pourrait penser qu’à l’origine la fonction d’andere serora consiste dans l’addition de ces attributions : c’est là une hypothèse cartésienne et lourdement naïve, d’autres sont plus utiles.


Annexe

Les andere serora de la cathédrale de Bayonne

Seul ce qui est vécu est intelligible de façon adéquate, dit J. M. Barandiaran. Les données ethnographiques que nous rapportons éclairent singulièrement ce passage du manuscrit du chanoine Veillet, historien de notre diocèse (in Dubarat et Daranatz, Recherches sur la ville et l’ église de Bayonne, tome 2, 1924).
La Benoîte, qui doit être une honnête veuve (1) de la ville, est comme maîtresse de cérémonies (2) aux messes des enterrements : elle va à l’offrande la première avec un cierge à la main et un pain et donne ensuite un autre cierge à la femme principale du deuil pour aller à l’offrande (3) ; elle porte un chalon (4) ou paquet de petit cierge sur chaque monument, où l’on va faire l’absoute (5) après les anniversaires, etc. et elle retire certains droits pour tout cela, tant de la fabrique, que des particuliers.
La Braïne, est comme un aide à la benoîte ; elle a soin de balayer l’église, d’y porter de l’eau aux bénitiers, pour être bénie chaque dimanche ; de porter un grand panier de cérémonie aux enterrements, et d’y faire quelque fonction, pourquoy elle reçoit des émoluments, outre 12 ll fixes, que la benoîte luy donne par an (6)

(1)     Veuve ou fille d’un certain âge et de bonne conduite.

(2)     La benoîte dirigeait la cérémonie de l’offrande.

(3)     Usage entièrement disparu à Bayonne et aux environs, mais encore en vigueur à Saint-Jean-de-Luz et à Ciboure.

(4)     Le chalon serait plutôt le drap qu’on étendait sur les dalles de l’église aux services funèbres ; sur cette étoffe noire ou brune, se mettaient les petits paquets de cierges. Cet usage s’est maintenu au Pays Basque. Le sens de drap ou d’étoffe à donner au mot «chalon» découle, évident, d’un texte des Registres gascons, t. II, p. 320, que nous avons indiqué dans le Livre des fondations, et qui parle de «lits a ob los chalons… et son cobertos». M. Lespy avait déjà donné ce sens dans son Dictionnaire béarnais en définissant le chalon comme une espèce de courtepointe ou dessus de lit : «Une cosne ab un chaloo».

(5)     Cet usage était de tous les jours et plusieurs fois par jour, d’après le Livre des Fondations du XVIe siècle. Arch. Pyr. Atl., G.55. Dans son mémoire, l’intendant Lebret parle des benoîtes des paroisses de Navarre, «filles ou veuve», nommées par le patron ou les curés et les paroissiens, jouissant de certains revenus et payant une certaine dot ou cautionnement à l’église. La benoîte avait un habit particulier, ainsi marqué au Livre des fondations du XVIe siècle : «A la benedite qui asistera en son habit et sera tigude portar chalon et dues candeles de sere dedans les jaunes sus son monument. Et aufrira dus arditz de pan, ensemble une candele de sere de la valor de quoate arditz… Aura tant par sa peine qeu per lo tout present aniverarii, XVI ard. » Arch. Pyr. Atl. G 55, f. 13 v°.

(6) Marie Forgues, femme de Pierre Lacaze, dit Vergès, fut nommée brayine, le 17 décembre 1624 par le Chapitre, à la charge de «tenir lad. église et les cloistres d’icelle nets et en bon ordre et faire les autres fonctions attachées à lad. charge ou emploi». Marie de Launay est nommée le 19 juin 1648. Arch. Pyr. Atl., G. 62, pp. 122 et 417. La brayine reçoit 5 s. au service Fossecave, en 1696, et 5 l. «pour conduire les soldats chez chaque chanoine au partage du blé» le 20 septembre 1697. Arch. Pyr. Atl., G 57 et G 236. On trouve les formes braine, brayine et braguine.

Bibliographie citée

Eugène Goyheneche : Le Pays Basque, Soule, Labourd, Basse-Navarre, Soc. Nouvelle Ed. Rég. Diffusion. Pau, 1979.
Maite Lafourcade : Mariages en Labourd sous l’Ancien régime, les contrats de mariage du Labourd sous le règne de Louis XVI, étude juridique et sociologique. Service éditorial, Euskal Herriko Unibertsitatea, 1990.

Lexique

Etxekandere : maîtresse de maison.
Ezko : longue bougie en cire d’abeille, enroulée sur elle-même ou autour d’un support en bois.
Jarleku : emplacement des maisons dans la nef de l’église. Les femmes y ont leurs chaises. Jusqu’au XIXe siècle, il s’agit de la tombe de la maison. Dans bien des régions du Pays Basque, ce terme est inconnu et on dit plus simplement : kaderak, egon lekia, etc.




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